jeudi 18 mars 2010

Montevideo, je te vois enfin !

Au départ, il n’était absolument pas question d’aller à Montevideo, mais à plutôt Iguazu, pour admirer les célèbres chutes d’eau, qui passent pour les plus extraordinaires de toute la planète. Le problème, c’est que dès notre arrivée à Buenos Aires, une alerte à la dengue venait d’être lancée. Avec 60 cas de dengue par jour, il nétait plus très raisonnable de maintenir notre voyage à Iguazu. Mieux valait envisager d’aller ailleurs en Argentine, pourquoi pas à l’Ouest, en haut des montagnes, là où les moustiques ne peuvent plus rien et suffoquent par manque d’air et d’eau. Quelques jours plus tard, devait se produire lun des plus terribles tremblements de terre qui ait secoué le Chili, avec des répliques enregistrées jusqu’à Salta. Marche arrière toute, Montevideo paraissait plus sûr.

Aussi loin que je remonte dans mes souvenirs, j’ai toujours rêvé d’aller à Montevideo. C’est en effet une ville que j’ai découverte enfant, en même temps que le portrait de Monteverdi et quantité dautres tableaux d’ailleurs, en tournant, émerveillé, les pages de mon premier dictionnaire en couleurs. Ainsi, à sept ou huit ans, je rêvais autant de me retrouver au milieu des gratte-ciel de Montevideo – qui représentaient pour moi le bout du monde – que d’avoir une chambre aussi belle que celle de la Vierge dans L’Annonciation de Van der Weyden. En retrouvant mes copines à Buenos Aires, je n’imaginais ainsi pas que je ferais coup double et que je découvrirais non pas une, mais bien deux capitales sud-américaines. Il faut dire que celle de l’Uruguay n’est qu’à trois heures en bateau de Buenos Aires ; il suffit de traverser la rive et de rejoindre l’embouchure de l’estuaire.

À notre arrivée le soir à Montevideo, quel ne fut pas notre plaisir d’être accueillis par une nouvelle alerte. Comme il avait plu des trombes d’eau la veille, et que l’air était devenu soudain humide, des colonies entières de moustiques s’étaient reformées. Notre hôtel – l’Hôtel Trouville, ça ne s’invente pas ! – étant situé à proximité du bord de mer, nous avons décidé de nous barricader dans notre chambre d’hôtel et de garder nos forces intactes pour partir le lendemain matin à la conquête de la ville.

L’objectif était alors de se rapprocher du centre historique qui, comme j’allais m’en rendre compte par la suite, est aussi la partie la plus pauvre de Montevideo – notre hôtel étant confiné dans une partie beaucoup plus chic. À mesure que nous progressions dans notre direction, la physionomie de la ville se modifiait, les maisons se coloraient. Keith Haring serait-il d’ailleurs passé par Montevideo ? La question n’est pas à exclure...

Le samedi, c’est le jour du marché. Sur les étals, quelques fruits et légumes, des oranges, des mandarines, encore vertes, mais légèrement acidulées. Un régal.

Des camions également, mais non réfrigérés, qui débitent de la viande, des saucisses, pas forcément très appétissantes. Le porc n’est pas rose, mais marron.

La grande place de Montevideo – la Plaza Independencia – est très curieuse et ne ressemble à aucune grande place connue. Elle est prise en écharpe entre quatre bâtiments de styles distincts dont les contours forment un ensemble très éclectique, 1) le Palacio Salvo, avec ses formes à la Bofill qui peuvent vraiment inspirer la crainte, 2) un building géant, au sommet duquel on pourra profiter d’une vue panoramique exceptionnelle, 3) un bâtiment vérolé de climatiseurs devant lequel flotte un drapeau uruguayen et 4) la porte ancienne de la ville, par où il est possible enfin d’accéder à la Cuidad Vieja.

Avant d’entrer dans la vieille ville et de quitter cette place, prenons un peu de hauteur, et montons jusquau vingt-cinquième étage du Radisson building par où lon aura un aperçu de la Cuidad Vieja, avec son parc et sa cathédrale dans laquelle, soit dit en passant, se trouve un monumental Saint Joseph à lenfant qui aura encore échappé à la vigilance de notre ami JPW.

Cest juste derrière la porte ancienne de la ville que prend place le Teatro Solis, c’est-à-dire l’Opéra, qu’il me tardait de découvrir. Malheureusement ce théâtre est à l’arrêt, il a cessé de fonctionner depuis quelques années.

S’il reste encore ouvert, c’est uniquement pour accueillir les touristes. Moyennant 40 pesos uruguayiens, c’est-à-dire pour trois fois rien, on peut le visiter. Et si, certains soirs, des gens continuent de s’y rendre, c’est alors pour voir les spectacles du Met qui sont retransmis sur grand écran, à raison de six ou sept fois par an. Le mélomane, forcément un peu déçu, se consolera cependant avec les librairies de Montevideo qui, comme celles de Buenos Aires, ressemblent à de véritables théâtres. Celle située dans la rue piétonne Sarendi, par exemple, est rutilante. Il y a quelques années encore, ce bâtiment était, comme le reste de la vieille ville, livré à l’abandon. Il avait été construit en 1917 par l’architecte Leopoldo Tosi pour abriter les ateliers de Pablo Ferrando. En 1973, la coupole s’est effondrée. Ce n’est que depuis 2006 que cet ancien établissement a fait peau neuve.

Vous entrez dans un hall très clair et majestueux, avec un grand escalier au fond de la librairie qui se scinde en deux bras au milieu d’un vitrail, selon une formule dont Victor Louis, l’architecte du théâtre de Bordeaux, est l’inventeur. Cet escalier vous conduit ensuite à un étage, avec plusieurs compartiments de livres. Entre les deux niveaux, des coursives, comme dans un bateau.

À létage supérieur, vous avez un magnifique balcon en fer forgé avec une belle rampe en bois doù vous pouvez admirer le spectacle qui souvre devant vous.

Des livres, rien que des livres, toujours des livres, à perte de vue. Et si ce n’est pas assez, vous pouvez prolonger la partie au restaurant de la librairie qui vous accueille jusqu’à pas d’heure.

Après être allés jusqu’au bout de la vieille ville, nous avons rejoint les bords de lestuaire du Rio de la Plata.

On n’avait pas tellement le choix : la ville était déserte, on n’observait que des patrouilles de policiers, destinés à rassurer les touristes. En effet, les magasins, le samedi après-midi, ferment à 16h00. Il faut se dire que le centre ville de Limoges, à la même heure, est bien plus animé que la capitale de l’Uruguay. On peut alors tenter de retrouver un peu d’animation le long de la rive. C’est là, en effet, que les habitants de Montevideo se retouvent avec leur bol de maté et leur bouteille thermos. Mais avant de rejoindre la plage de Montevideo, il faut marcher des kilomètres le long d’une grande voie pas forcément très élégante.

Empruntons-là car la promenade a toutefois un avantage : voir de l’intérieur les contrastes énormes et saisissants qu’accuse la ville, laquelle est divisée entre quartiers pauvres et riches. Toute la promenade le long de lestuaire mène dailleurs, comme on va s’en rendre compte, de ces quartiers populaires, où s’empilent tours en briques et barres en béton, jusqu’aux quartiers riches, avec ses grands immeubles chics de standing qui pourraient faire passer Montevideo pour une copie de Monaco.

À la fin de la journée, après bien quinze kilomètres de marche, je navais pas que les jambes en compote, mais les mollets réellement en feu ! C’est qu’entre-temps, en me faufilant dans les allées de ce parc entraînant, j’avais été le déjeuner d’une colonie de moustiques. Et si je n’ai pas dormi, ce n’est pas, comme on pourrait le penser, parce que je me suis gratté pendant toute la nuit, mais parce que j’ai eu peur d’avoir choppé la dengue !

lundi 15 mars 2010

À l’ombre de Buenos Aires

Comme Rome, Buenos Aires est une ville horriblement bruyante et, cela va souvent de pair, affreusement polluée. Après trois jours de marche, à raison de dix à quinze kilomètres par jour, je suis tombé malade… J’avais la gorge complètement brûlée et les bronches violettes. Les arbres, qui parviennent peut-être à former une sorte de rideau vert dans la ville, ne suffisent pas à stopper les gaz d’échappement qui ont naturellement trouvé dans mes poumons une sorte de gîte naturel. Une pause bucolique s’imposait donc. C’est à Tigre, petite ville située à une heure en train au Nord de Buenos Aires, que les filles ont eu la chouette idée d’emmener la créature ratatinée et mourante que j’étais devenue, après trois jours d’intense quadrillage de la ville. C’est ici, paraît-il, que les Porteños ont l’habitude de se rendre lorsqu’ils fuient la capitale qui, par miracle, se retrouve étonnamment déserte le week-end. La ville est située sur le delta du Tigre, que l’on peut traverser en empruntant des bateaux qui font penser à des vaporettos, tant on s’y trouve entassé au milieu de dizaines de touristes qui, en ce jour de semaine, s’étaient curieusement donné le mot.

Le delta est morcelé en des milliers dîles vénitiennes ; des canaux et des pontons s’étendent à l’infini au milieu d’une végétation dense et tropicale. Les rives du Parana de las Palmas sont bordées d’élégantes demeures coloniales, de maisons sur pilotis.

On trouve côte à côte des résidences secondaires chics, dont celle d’un ancien président de la République protégée par une cloche en verre, et des clubs de canoë-kayak où la jeunesse argentine, bouclée et musclée, n’hésite pas à faire d’insolents plongeons dans les eaux boueuses du fleuve qui charrient quantité de limons.

De Tigre, il faut bien compter une heure de bateau pour pouvoir accoster au milieu dune petite île absolument déserte. La nôtre s’appelait Rama Negra. Par je ne sais quel miracle, nous sommes alors tombés, une demi-heure après avoir quitté le navire, sur une auberge autrichienne qui ressemblait à un véritable chalet tyrolien et qui proposait rien moins que de la choucroute et des bratwurst.

À la lecture du menu, mon estomac s’est alors ragaillardi. Une heureuse mécanique s’est mise en œuvre, mes bronches se sont dilatées, mon nez a cessé de couler. Hélas, quand j’ai vu les deux malheureuses saucisses atterrir dans mon assiette, et la couleur plutôt grisâtre de la choucroute, j’ai compris que si je touchais à ça, je ne finirais non pas asphyxié, mais empoisonné en Argentine.

Rentré à Buenos Aires, je compris qu’il fallait, pour éviter de tomber malade les autres jours, changer de technique exploratoire de la ville. Pour ne plus me retrouver au milieu des voitures et des bus, je devais donc privilégier les musées et les parcs. Mais le problème des musées, c’est qu’il y fait horriblement froid, et que les souffleries ne font pas forcément bon ménage avec un rhume. Heureusement, les parcs et jardins, omniprésents à Buenos Aires, permettent d’échapper à la pollution, contrairement à New York où le plus grand parc reste entièrement traversé de routes. Les arbres de Buenos Aires sont d’une telle luxuriance qu’ils seraient capables, à eux seuls, d’émouvoir même les plus indifférents à la cause végétale. Ce n’est d’ailleurs pas tant leur abondance qui frappe que leur variété. Platanes, saules, peupliers, palmiers, mandariniers, ficus, bougainvilliers, capoquiers, eucaliptus, ceibos, palmitos, jacarandas, etc., on ne sait où donner de la tête. Rassurez-vous, je ne vais pas m’amuser à dresser une liste proprement exténuante de toutes les sortes d’arbres qu’on trouve à Buenos Aires, mais pour satisfaire quand même ma curiosité à la Buffon, j’en évoquerai trois, au moins pour leurs propriétés tout à fait extraordinaires.

Les caoutchoucs, tout d’abord, que l’on a plus l’habitude de voir en Europe dans des pots sur des bureaux, et qui poussent ici comme du chiendent. On en croise à chaque coin de rue. Le plus grand caoutchouc que j’ai vu se trouve dans le quartier de la Recoleta et possède des racines géantes.

Certains arbres n’ont pas que les racines d’immenses, ils ont aussi leurs branches, comme ces jucunrundas, croisés à proximité du cimetière de la Chacarita.

Les cimetières sont j’en profite d’ailleurs pour ouvrir une parenthèse un merveilleux endroit où il fait bon flâner quand on cherche à fuir le bruit de la ville. Là, tout n’est que luxe, calme et tranquillité. Buenos Aires compte deux cimetières remarquables, le premier est situé en plein centre ville et possède de magnifiques mausolées qui ressemblent à de petits palais, c’est celui de la Recoleta, qui abrite entre autres la dépouille d’Eva Perron.

Le second, au Nord de la ville, est tellement plus grand qu’il a la capacité d’accueillir un magnifique parc superbement tondu, c’est le cimenterio de la Chacarita, qui conserve la tombe de Carlos Gardel, dont l’usage veut qu’une cigarette allumée soit toujours déposée entre les deux doigts de sa main.

Mais revenons à nos jucurundas qui ornaient les murs de la Chacarita. Ses feuilles ressemblent à celles du mimosas. Mais de cela, on peut s’en rendre compte seulement quand ils sont tout petits.

Les fleurs, en revanche, n’ont rien à voir avec celles du mimosas, puisqu’elles sont violettes.

Actuellement, c’est un vrai bonheur, parce que les jucunrondas sont en fleurs à Buenos Aires.

Tout comme les capoquiers, troisième espèce dont je voulais parler, et qui sont reconnaissables à leur tronc en forme de bulbe.

C’est dans la cour d’un hôpital que j’ai découvert celui-ci. Les troncs des capoquiers sont également parsemés dépines.

Rappellez-vous, c’est dans ces arbres hostiles que l’on voit des perruches et des perroquets dévorer les fleurs de capoquiers.

Les fleurs des capoquiers ne sont pas que roses, elles peuvent aussi être jaunes, comme dans la cour de cet hôpital, qui est un abrégé de la végétation de la ville.

Enfin, des arbres et des arbustes, pas besoin d’être au cœur d’un jardin pour en voir, il en pousse aussi par centaines sur les terrasses des immeubles.

Je me demande parfois si les Porteños n’accordent pas la même valeur aux arbres que les Indiens aux vaches. Ici, on ne tuera jamais un arbre, même s’il empiète sur son propre espace vital, voire commercial. Nombreuses sont les terrasses de cafés à être défoncées par des gros troncs d’arbres, comme ici sur l’avenida Juramento.

La rançon de tout ça, c’est que les trottoirs de la ville sont aussi complètement déglingués. Les racines soulèvent tout sur leur passage, pierres, carrelages et mosaïques, qui décorent le devant des boutiques. Mais cela confère aussi un charme indiscutable à la ville, un supplément poétique. Certaines terrasses de Palermo Soho sont de véritables invitations à la débauche et à la paresse... On rêve de s’y arrêter pour commander une agua con gaz et profiter ainsi de la fraîcheur.

Donc, si vous vous demandez quelle est la thérapeutique la plus appropriée pour guérir un mal de gorge causé par la pollution urbaine, vous trouverez à Buenos Aires quelques éléments de réponse. Une petite excursion dans le delta du Tigre, une longue promenade dans deux cimetières remarquables, un détour par une cour d’hôpital, voilà, pour ma part, ce dont j’avais impérativement besoin pour me remettre sur pied et affronter les rouleaux de l’Atlantique qui n’ont pas manqué, quelques jours plus tard, de se briser contre mon corps... (affaire à suivre)

lundi 1 mars 2010

La Chine en Argentine

Le quartier chinois de Buenos Aires, que Pierre rêvait de découvrir, ne ressemble pas vraiment à un quartier chinois. Si ce n’était la grande porte qui borde la voie ferrée, et quelques petites enseignes, quiconque le traverserait remarquerait à peine qu’il se trouve dans le quartier chinois. Tout d’abord, il occupe un minuscule espace dans la ville, quatre pâtés de maison, ni plus, ni moins. À la différence de China Town à New York, le quartier chinois n’est pas un barrio au sens strict, il fait plutôt partie d’un barrio, celui de Belgrano, situé tout au Nord de la ville. Il est délimité par la voie ferrée, l’avenida del Libertador (entre les numéros 6000 et 6400), l’avenida Juramento (entre 1500 et 1750), et l’avenida Monroe (entre 1500 et 1900) que l’on voit ci-dessous.

Ensuite, on y croise assez peu de Chinois ; bien davantage des Argentins. Jamais non plus ça ne grouille de monde, mais cela est vrai aussi de tous les quartiers de Buenos Aires.
En troisième lieu, ce quartier ressemble à tous les autres quartiers de la ville : des arbres immenses bordent les allées et cachent les enseignes des magasins qui, au demeurant, ne sont pas très voyantes. C’est en marchant de la maison jusqu’au quartier chinois que j’ai compris pourquoi il y avait autant d’arbres dans Buenos Aires. Ces derniers ne sont pas que forme, ils ont aussi une fonction : protéger de la chaleur, calfeutrer la lumière.


Quand on marche pendant des heures, alors qu’il fait plus de 30°C et que le soleil cogne, cela ne devient jamais insupportable au contraire, je dirais même que c’est très agréable. Les lunettes de soleil deviennent inutiles, et d’ailleurs j’ai l’impression qu’il n’y a que les Européens qui en portent, pas les gens du cru !

L’architecture du quartier n’est pas spécifiquement asiatique, elle est à l’image des autres barrios, c’est-à-dire extraordinairement variée, avec, comme dans le reste de la ville, de grands immeubles en briques, des cafés aux angles des rues et des maisons fraîchement repeintes. Dans certaines ruelles, on se croirait parfois plus dans le sud de lEspagne qu’en plein quartier chinois.

Ça ne se bouscule pas non plus dans les commerces : pratiquement tous les restaurants que nous avons croisés étaient fermés. Les supermarchés étaient déserts. Seuls quelques petits marchands de pacotille ont pignons sur rue, très utiles si vous êtes à la recherche déventails en soie, de dragons en verre ou autres colifichets. Pierre qui salivait à l’avance est donc resté un peu sur sa faim. Mais j’ai bien dit « un peu » car, en guise de raviolis grillés, ce sont finalement des empanadas à la viande et au fromage, moins bons toutefois que ceux qu’on peut manger à la fête de l’Huma, qui ont atterri dans la case de nos deux estomacs.