On fait tous des erreurs de jeunesse. Pour les uns, ce sera Mao, pour les autres, la psychanalyse. Moi, mon erreur de jeunesse, ça a été, pendant des années, de m’enthousiasmer pour les travaux de Nathalie Heinich, d’acheter tous ses livres, un à un, et d’imaginer que j’étais plus intelligent après les avoir lus. Je l’avais découverte au moment où j’étais étudiant. À l’époque, je dépouillais tous les catalogues des éditeurs, et en feuilletant celui des éditions de Minuit, j’étais tombé sur un livre dont le titre m’avait tout de suite intrigué : La Gloire de Van Gogh. Essai d'anthropologie de l’admiration (Minuit, 1991).
J’avais donc commencé par ce livre-ci que j’avais trouvé génial et j’avais enchaîné ensuite avec Du Peintre à l’artiste (Minuit, 1993), une thèse sur le statut des peintres aux XVIIe et XVIIIe siècles que Nathalie Heinich avait conduite, quelques années plus tôt, sous la direction de Pierre Bourdieu, ce qui me semblait à l’époque, tout bourdieusien que j’étais, un gage de sérieux. En 1996, j’ai commencé à douter avec États de femmes (Gallimard) : une première application du bovarysme à la sociologie. J’en ai déjà dénoncé cet été les ravages dans sa pratique de sociologue qu’il n’est pas utile que je revienne là-dessus, les lecteurs les plus curieux s’y reporteront à nouveau ici. En 1998, paraît Le Triple jeu de l’art contemporain (Minuit), un livre qui passe tout l’art contemporain à la moulinette d’une seule idée : la transgression ! Allez dire à Soulages, à Boltanski qu’ils sont transgressifs, ils vous riront au nez ! C’est pourtant ce que ne cesse de faire Heinich qui parle de transgression des limites, de transgression du sacré, de transgression de la morale, de transgression juridique, c’est sa tarte à la crème. Mais c’est en 1999 que j’ai reçu un coup de poignard, à l’occasion du débat sur le PACS. Foulant aux pieds tous ses principes sur la neutralité axiologique qu’elle avait défendus dans Ce que l’art fait à la sociologie (Minuit, 1998), Nathalie Heinich est descendue dans l’arène politique pour s’opposer au Pacs en signant une tribune dans Le Monde intitulée « Ne laissons pas la critique du Pacs à la droite ». Grrrr. J’ai commencé alors à mettre des cartes postales géantes sur ma bibliothèque pour cacher tous ses livres… que j’ai, malgré tout, continué d’acheter. Pas très longtemps, je vous rassure : en 2000, en effet, paraît L’épreuve de la grandeur, une enquête sur la reconnaissance et l’impact des prix littéraires sur les auteurs eux-mêmes, puis en 2002 sort Mère-filles, un véritable… navet sociologique promis pourtant à un véritable succès, illustrant le principe « plus c’est gros, mieux ça passe » : Nathalie Heinich, explore ici le sentiment maternel et filial en s’intéressant uniquement aux personnages de mères et de filles forgés par les écrivains. Vous imaginez ce que ça donnerait si on faisait une histoire de l’homosexualité à partir des romans de la Belle Époque! On en frémit déjà ! Mais, comme deux ne va jamais sans trois, Nathalie Heinich récidive en 2005 avec L’Élite artiste (Gallimard). Dans ce livre, elle exploite à nouveau le terrain de la littérature mais pour tenter cette fois d’élucider l’identité artiste au XIXe siècle. Un livre totalement affligeant, tant sur la méthode que sur le contenu : elle a lu dix romans de Balzac qui mettent en scène des peintres, et elle croit après ça être en mesure de dire ce qu’est le statut de l’artiste à cette époque. Elle a lu aussi un roman dont le héros est un compositeur de musique (Gambara de Balzac) et, prenant la partie pour le tout, elle prétend après cela être capable de parler du statut des musiciens à cette époque!... À côté, le bovarysme de Michael Lucey, c’est vraiment du pipi de chat !
Et voilà qu’aujourd’hui elle publie Le Bêtisier du sociologue dans lequel elle dénonce les erreurs de raisonnement de ses collègues sociologues – un livre qu’elle a dû, à plusieurs reprises, s’arrêter d’écrire, tellement elle riait en l’écrivant ! Je l’ai eu entre les mains, je vous assure que c’est à pleurer ! Elle voit dans l’homoparentalité un « abus de droit » (p. 92-93), dans les années soixante-dix une époque « calamiteuse » (p. 110) et elle s’indigne qu’on ne puisse plus utiliser la notion de « race » qu’elle s’emploie donc à relégitimer (p. 111-113)…
Dans ce dernier opus, Nathalie Heinich écrit ceci : « C’est triste à dire pour la sociologue de l’art que je suis, mais l’art est un fâcheux foyer de bêtises en sociologie ». Prenons-là aux mots et ouvrons un livre de sociologie de l’art – un livre d’elle s’entend ! – pour tâcher d’y observer la loi qu’elle décrit si bien. Vous verrez alors comment ses livres peuvent fournir un excellent terrain d’observation de ce qu’elle appelle la bêêêêtise. On va donc s’employer, dans les lignes qui suivent, à retourner Nathalie Heinich contre elle-même et à montrer que tout ce qu’elle énonce n’est jamais si vrai que pour ses propres livres.
Prenons un livre comme L’Élite artiste. Ce qui fait l’originalité absolue d’un livre comme celui-là, c’est le terrain de l’enquête. Nathalie Heinich se propose d’enquêter sur le statut de l’artiste au XIXe siècle à partir… on n’ose l’écrire… des romans. On s’attendrait, venant d’une sociologue, qu’elle dépouille plutôt des registres d’archives, des règlements d’académies, qu’elle analyse les contrats qui liaient les peintres à leurs commanditaires, etc… Pas du tout, les fictions lui conviennent très bien, au motif qu’elles exemplifient certaines valeurs. C’est tellement plus simple, ça permet de rester au chaud chez soi et d’éviter d’aller dans les bibliothèques!…
C’est là où le bât blesse car c’est moins sur des êtres « en chair et en os », ayant réellement existé, que sur des « êtres de papier », inventés de toute pièce par des écrivains, que Heinich s’appuie pour mener son enquête. Or il est impossible de traiter des personnages de fiction comme s’ils étaient des personnes réelles, en gommant, comme si de rien n’était, cette frontière évidemment irréductible entre personnes et personnages que les auteurs s’évertuent à faire oublier au lecteur dans le cadre de l’illusion romanesque. Avec une telle définition de ce qui est « réel », tout fait en effet partie de la « réalité » : mythes, récits, fictions, en bref : n’importe quoi. À ce titre aussi le père Noël fait partie de la réalité, mais il n’est réel que comme entité à laquelle seules les enfants croient.
On peut recourir aux fictions quand les sources sont lacunaires, mais bien évidemment ce n’est pas le cas ici. Si Heinich s’intéresse aux fictions, c’est parce que, selon elle, s’y reflètent « les valeurs de sens commun » (23). Mais, contrairement à ce qu’elle écrit, les fictions n’offrent pas un reflet des valeurs d’une époque : ils sont des dispositifs visant à faire vibrer ceux qui les lisent, c’est tout à fait différent. Heinich les lit au niveau sémantique alors qu’il faut envisager le roman d’un point de vue pragmatique : ce qu’il signifie est avant tout ce qu’il fait à celui qui le lit.
N’en faisant qu’à sa tête, Heinich affirme que le roman, en vertu de son indéniable succès populaire au xixe siècle, est le creuset des valeurs de sens commun. Faisons comme si c’était vrai… Le problème est que les romans sélectionnés dans son corpus sont, dans leur quasi-totalité, tout sauf populaires. Il est difficile d’admettre que Le Chef-d’œuvre inconnu de Balzac (1831), Manette Salomon des frères Goncourt (1867), À Rebours de Huysmans (1884) ou encore Monsieur de Phocas de Jean Lorrain (1901), pour s’en tenir à des œuvres que Heinich exploite largement, constituent des romans « populaires » qui concentrent toutes les valeurs communes d’une société. Si elle voulait vraiment des romans populaires, il aurait mieux valu qu’elle analyse ceux d’Edmond About, mais elle ne s’en est pas donné la peine !
On pourra s’étonner aussi que les vaudevilles, qui étaient véritablement populaires à l’époque, passent ici à la trappe. Mais Nathalie Heinich est pressée et n’a pas envie de perdre son temps en bibliothèque : « il faudrait de longues années de recherches pour pouvoir intégrer à notre corpus ces fictions pourtant si typiques de l’époque » C’est donc au motif que ces œuvres n’ont jamais été analysées de façon systématique et que leur investigation impliquerait un travail considérable que Heinich justifie leur élimination de son corpus, violant ainsi le principe qu’elle avait défendu un peu plus haut, selon lequel la généralité des valeurs dériverait de la popularité des œuvres. Consciente des lacunes criantes de son corpus, Heinich concède qu’« il faudrait pouvoir y ajouter [au corpus d’œuvres de fictions], les pièces de théâtre, les opéras et la poésie, mais la documentation est malheureusement lacunaire, le paradoxe étant que, par un effet de chiasme, le genre qui nous intéresse le plus – le roman – était considéré comme mineur à l’époque, alors que les œuvres poétiques et théâtrales, qui tenaient le haut du pavé, sont aujourd’hui tombées, pour une grande part, dans l’oubli » (p. 163). Bel exemple de malhonnêteté intellectuelle, ce n’est pas parce que les œuvres sont tombées dans l’oubli qu’elles ne sont plus accessibles. À quoi servent donc les bibliothèques ? Nathalie Heinich ne doit pas beaucoup les fréquenter, car il existe de nombreux catalogues et répertoires qui signalent les vaudevilles. Le fait que le temps d’étude soit trop long est-il un argument suffisant pour affirmer qu’il n’est pas possible d’en faire l’étude ?
On comprend alors que, par paresse intellectuelle, Nathalie Heinich se retourne vers les terres balzaciennes, bien mieux balisées, grâce à d’illustres balzaciens qui sont passés avant elle et auxquels elle n’hésite pas à reprendre, mot pour mot, leurs analyses. C’est ce qui explique la surreprésentation de Balzac dans son corpus : sur les 60 œuvres de fiction qui le constituent, figurent douze romans de Balzac (soit 20 % du corpus). La présence de Balzac surprend car on ne peut vraiment pas dire que l’auteur de La Comédie humaine soit connu pour avoir été de son vivant en empathie directe avec les valeurs de sens commun. Il a, au contraire, mis toute son énergie à s’opposer à ces valeurs, tant dans sa vie, que dans ses œuvres. Ses romans ne dupliquent pas le réel, ils le dépassent et le transcendent. Par conséquent, chercher le « sens commun » dans les romans de Balzac a, finalement, à peu près autant de sens que de demander à un historien du xviiie siècle de reconstituer la condition paysanne à partir seulement des figures de bergers peintes par Boucher sur les services en porcelaine de la manufacture de Sèvres. Je montrerai une prochaine fois, dans le cas du Chef-d’œuvre inconnu, comment certains éléments du récit (comme le désordre de l’atelier du peintre, la nature mélancolique de l’artiste, le don de soi, l’amour de l’art, la pauvreté choisie et non subie, la solitude, l’isolement, etc.) ne dérivent pas du paradigme romantique, comme le soutient Nathalie Heinich.
Mais les réserves qu’inspire le travail de la sociologue ne sont pas seulement de nature épistémologique. Elles sont aussi, plus platement, philologiques. À plusieurs reprises Heinich affirme le caractère insolite d’un certain nombre d’événements. Ainsi, au début de son ouvrage, elle affirme de façon expéditive que Le Chef-d’œuvre inconnu de Balzac est « le premier roman dans la littérature française à avoir pour héros un peintre et la création pour sujet » (p. 15). Comment peut-on en être certain ? Quelle place fait-elle au roman de Charles Sorel, Description de l’isle de Portraiture et de la ville des portraits (1659) qui décrit l’activité de plusieurs peintres ?
Ensuite, Heinich n’a pas peur d’affirmer que « le premier romancier » à entrer à l’Académie française est Jules Sandeau (1811-1883) et de renvoyer – sans vérifier l’information – à un article de Rémy Ponton qui affirme avant elle pareille chose (p.72). On a envie de lui dire : Et Georges de Scudéry (1601-1667), alors ? N’était-il pas, avec sa sœur, l’auteur de plusieurs romans fleuves ? La liste est longue : Vigny, auteur en 1826 de Cinq Mars, est élu au fauteuil d’académicien en 1845 ; Sainte-Beuve, auteur en 1834 de Volupté, est élu en 1844, sans oublier Charles Nodier, auteur en 1803 du Peintre de Saltzbourg (un roman qui figure pourtant dans le corpus de Heinich) qui devient académicien en 1833 ! On le voit, tout ça n’est pas sérieux !
Elle dit encore que les premiers « artistes vocationnels » n’apparaissent qu’à la fin du xviiie siècle ou au début du xixe siècle… Ça c’est parce qu’elle a construit un modèle évolutionniste où , au régime artisanal, succède le régime professionnel (avec son académie, son enseignement, ses règles) et, à ce dernier régime, le régime vocationnel (où l’artiste engendre des œuvres qui ne résultent plus d’une stricte application des règles). On reste sceptique devant cette tripartition : de nombreux témoignages montrent au contraire que des vocations d’artistes se sont rencontrées à toutes les époques, pas seulement au xixe siècle. Mais Nathalie Heinich brocarde ses « éminents collègues » qui lui ont fait comprendre qu’elle ne connaît rien à l’histoire de l’art… Dans son Bêtisier (p.58), elle balaie l’objection d’un revers de main en disant que ce ne sont que des exceptions, pas la normalité. Du coup, le modèle devient irréfutable.
Il faudrait sans doute faire à l’histoire de l’art ce que Jack Goody a fait à l’anthropologie de la famille, où celui-ci a considérablement revu à la baisse les inventions fracassantes, telles celle, célébrissime, d’Ariès, s’agissant de l’enfance.
Plus grave, Heinich ne cite jamais ses sources documentaires. Les citations sont simplement reproduites en italique sans note de bas de page. Le lecteur devra se débrouiller tout seul pour retrouver les passages cités. Cette pratique a pour conséquence d’empêcher tout contrôle qui pourrait légitimement s’exercer à la suite des doutes, nombreux, qui naissent à la lecture de cet ouvrage, notamment lorsqu’elle cite de façon évidemment inexacte les textes. Ainsi, la dernière phrase de l’Éducation sentimentale de Flaubert (« c’est là ce que nous avons eu de meilleur ») devient sous la plume de l’auteure : « ce que nous aurons eu de mieux ». On va bientôt comprendre pourquoi…
Si Nathalie Heinich ne prend pas la peine de référencer ses citations, c’est parce qu’il lui arrive de les reprendre telles quelles chez d’autres auteurs. Pour construire son corpus, elle a pris appui sur un ouvrage de Bowie : il suffit de le vérifier, la plupart des ouvrages qu’elle exploite figurent dans la bibliographie que Bowie avait constituée dans les années 1950 pour sa thèse The Painter in French Fiction qu’elle cite en biblio.
Bien sûr, Heinich a tout de même pris la peine de l’augmenter de quelques références, glanées ici et là, dans des articles de périodiques, notamment celui de Diaz (« L’artiste romantique en perspective » paru en 1986 dans la revue Romantique). La comédie de Collin d’Harleville, Les Artistes, ainsi que les deux seuls vaudevilles de Scribe présents dans son corpus, L’Artiste et La Mansarde des artistes, proviennent de cet article. Le risque, c’est qu’en piochant chez les autres, on pioche aussi les erreurs qui s’y trouvent.
Que d’erreurs en effet dans ses dates ! Elle prétend ainsi que la première édition des Souvenirs au coin du feu de Marmontel est de 1818 alors que c’est 1801. En fait l’erreur se trouve chez Théodore Bowie qui, 50 ans avant elle, avait cité une édition posthume de ce texte. Elle soutient encore que La Mansarde des artistes de Scribe date de 1825 alors que c’est 1824, que Histoire d’un merle blanc de Vigny date de 1852 alors que c’est 1842, que Les Excentriques de Champfleury datent de 1856 alors que c’est 1852, que Les Mystères de Marseille de Zola sont de 1884 alors que c’est 1867 et enfin que Les femmes d’artistes de Daudet datent de 1889 alors que c’est 1874.
D’autres erreurs chronologiques, à la différence des précédentes, apparaissent beaucoup plus grossières, notamment quand la sociologue confère à certaines dates une signification factuelle qui s’avère inexacte. Ainsi elle assure, en prenant cette fois appui sur les analyses de Roland Mortier, que « dès 1725 », un article de L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert associe à la notion d’originalité les valeurs négatives de « singularité » et «bizarrerie» (p.117). Or, comme chacun le sait, l’édition du premier volume de l’Encyclopédie ne remonte pas avant 1751, soit un bon quart de siècle plus tard.
On voit mal Mortier, un vrai spécialiste du domaine, faire une erreur aussi énorme. Quand on se reporte à son ouvrage (L’Originalité, une nouvelle catégorie esthétique au siècle des Lumières, Genève, Droz, 1982), on s’aperçoit qu’il dit tout à fait autre chose : il explique au contraire que la valeur négative du substantif (un « original ») est attestée dès 1725 et qu’il faut attendre l’Encyclopédie pour voir le début d’une inflexion positive…Rien à voir, donc.
Les mêmes causes produisant les mêmes effets, on s’étonnera également d’apprendre que le premier tableau d’histoire réalisé par une femme date, selon la sociologue qui cite ses sources, de… 1802. Et la Madeleine tenant un vase de parfum d’Elisabeth Sophie Chéron (1648-1711), conservée au MBA de Rennes? Cette fois, Heinich s’appuie sur la thèse de François Benoît, L’Art français sous la Révolution et l’Empire, dans laquelle ce dernier affirmait qu’« en 1802, on les vit pour la première fois aborder la peinture d’histoire ». Sachant qu’il existe bien avant cette date des tableaux d’histoire peints par des femmes, il nous a paru peu crédible que l’historien de l’art avance une telle phrase sans l’assortir d’un minimum de réserves. Et de fait, quand on prend la peine de vérifier la thèse de Benoît, la citation est extraite d’un chapitre où il n’est question que de la peinture des Salons.
Elisabeth Vigée Le Brun, La Paix ramenant l'abondance (1780)
À la manière du téléphone arabe, Heinich reprend des informations sans rien vérifier, de sorte que, au final, le lecteur se retrouve avec des faits de deuxième, troisième ou quatrième main: c’est alors que commence l’ère du soupçon. À propos de main, je suis prêt à mettre la mienne au feu que Heinich n’a jamais lu le livre sur lequel elle prend appui pour montrer que le roman n’était pas encore devenu un genre majeur au début du xxe siècle, le fameux ouvrage de Gustave Pessard, Statuomanie parisienne (Paris, Darangon, 1912). En effet, pour prouver cette thèse, Heinich fait un décompte des statues de romanciers dans la capitale en 1912. Ainsi, elle écrit que Paris compte « 48 statues de poètes, 47 d’écrivains, 10 d’auteurs dramatiques et 4 seulement de romanciers » (p. 74).
Balzac par Rodin. Photo : Jeff Kubina
Le problème est que, lorsqu’on prend la peine de consulter vraiment l’ouvrage de Pessard, on s’aperçoit que la notion d’écrivain est beaucoup plus lâche que Heinich semble l’admettre, puisqu’elle rassemble des auteurs tels que Fénelon, Diderot ou Mme de Staël (qui ont excellé dans d’autres genres que le roman sans pourtant y renoncer complètement avec, par exemple, Les Aventures de Télémaque, Les Bijoux indiscrets ou Corinne). Mais aussi des auteurs comme Marivaux, Musset, Hugo, qui sont à la fois des romanciers et des auteurs dramatiques. Et enfin des auteurs qui passent pourtant davantage pour des romanciers que pour des dramaturges ou des poètes. C’est ainsi que Balzac, Stendhal, Sand, Maupassant, Daudet ne sont pas considérés par Gustave Pessard comme des romanciers, aussi surprenant que cela puisse paraître, mais comme des écrivains. Par conséquent, les chiffres utilisés par Heinich doivent-ils être bien évidemment réinterprétés d’une tout autre manière. Mais évidemment, cela foutrait par terre sa démonstration. C’est pourtant la même qui, dans Le bêtisier, déplore chez ses collègues « les belles bêtises à propos des nombres » (53). À bêtises, bêtises et demi.
Autre ouvrage que Nathalie Heinich cite abondamment, mais qu’elle n’a certainement jamais eu entre les mains : Émilie ou la jeune fille auteur d’Ulliac Trémadeure. Pour en parler, elle exploite la monographie de Christine Planté, La Petite sœur de Balzac (Paris, Le Seuil, 1989). Dans cet ouvrage, Planté évoque la figure d’Ulliac Trémadeure, mais sans jamais citer son prénom qui est Sophie. Heinich, reprenant précipitamment cette référence, ne vérifie pas: Sophie (prénom) Ulliac Trémadeure (nom) devient, chez Heinich, Ulliac (prénom) Trémadeure (nom) (voir l’index des noms, p. 360). C’est avec ce genre de détails que l’on se rend compte qu’une bonne part de l’information d’Heinich est de seconde main et est utilisée superficiellement. Par ailleurs, l’ouvrage d’Ulliac Trémadeure, Émilie ou la jeune fille auteur, a été publié dans la collection « Bibliothèque universelle d’éducation » et non dans la « Bibliothèque d’éducation », comme l’avait indiqué par erreur Christine Planté. Erreur que reprend Heinich qui montre par là qu’elle n’a, de toute évidence, jamais eu le livre entre les mains.
Aux erreurs philologiques et chronologiques, viennent s’ajouter les erreurs onomastiques, qui trahissent une absence complète de familiarité avec le sujet. Ainsi, l’auteur de Ravage n’est pas Henri Barjavel, comme le répète à deux reprises Heinich (p. 333 et 365), mais René Barjavel. L’auteur de La Vie quotidienne des artistes français au xixe siècle n’est pas davantage Jean Lethève, mais Jacques Lethève (p. 53, 105, 357). Heinich mentionne également un certain Deznoyer (p. 163, 363), qui serait l’auteur du drame intitulé Caravage 1599, alors qu’il s’agit plus exactement de Desnoyer. Notons que ce Deznoyer, tout comme un certain Collin d’Harleville, sont les deux seuls auteurs à apparaître dans l’index sans leur prénom, ce qui n’est pas étonnant puisque Heinich reprend toutes ces références chez Diaz où le prénom était également absent. Plus loin, Heinich commentant un passage d’Illusions perdues évoque le personnage de « David Sénard » (p.265), et non David Séchard, tant et si bien que l’on ne peut pas faire autrement que de se demander si Heinich a vraiment lu Illusions perdues.
Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que je constate de telles approximations. Dans États de femme, Heinich transformait bizarrement le personnage de Perdican d’On ne badine pas avec l’amour en un étrange « Pélican » (1996, p. 189). Mais Nathalie Heinich dira sûrement que j’ergote…
Voilà, pour faire court, ce que Nathalie Heinich fait à la sociologie. Et il faudrait après écouter ses bons conseils ? En 19 ans, Heinich a publié 27 livres et plus de 250 articles. Cela fait une moyenne de près de 1,4 livre par an et plus d’un article par mois. Les livres sont d’importance ou de nature inégale, il est vrai, de même que les articles. Mais ces chiffres nous donnent une idée assez précise de ce à quoi conduit la frénésie des publications : erreurs en grand nombre, refus de la recherche proprement dite (notamment dans le cas des vaudevilles), démarquages grossiers, épistémologie de façade. On sait bien que pour survivre dans le monde de la science, il faut publier. On dit d’ailleurs : publish or perish. Mais ceux qui publient n’importe quoi à n’importe quel prix finissent par lier le publish au perish et s’exposent ainsi à une mort scientifique, comme l’illustre très bien le cas de Nathalie Heinich qui, en quelques années, est devenue la risée de la grande majorité de ses collègues.
Pour lire la réponse de Nathalie Heinich, cliquez sur la zone commentaires de ce post. Pour lire ma réponse à sa réponse, merci de vous reporter au 15 novembre ou de cliquer ici.